Edition 8 / 2011


Artikel - Jacques Neirynck, Conseiller national

La Suisse multiculturelle réussit là où la Belgique échoue

Depuis que la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie ont explosé sous l’effet de leurs tensions internes, la Belgique et la Suisse partagent la singularité d’être les seuls pays européens multiculturels. Partout ailleurs nonobstant des minorités, chaque pays européen est bâti sur une culture dominante. 

Dans ces deux pays, on se trouve juste à l’équilibre sur la frontière linguistique entre le domaine latin et le domaine germanique. Les différences ne se situent pas seulement dans les langues, mais aussi dans les cultures vécues, la relation au travail, à la politique, aux loisirs. Cependant en Belgique les forces centrifuges risquent de l’emporter sur une base strictement linguistique, tandis qu’en Suisse elles sont quasiment inexistantes. Pourquoi? Quel est la recette des Suisses? Quelle est la faute des Belges?

Secret et malédiction

Le secret des uns et la malédiction des autres se décodent d’abord dans la topographie. Des montagnards peuvent se défendre contre des armées puissantes. La Suisse s’est libérée des Habsbourg, a battu Charles le Téméraire, fut respectée par Napoléon et a intimidé Hitler. En revanche, la Belgique est un territoire plat, sans frontières naturelles, sans obstacles pour un envahisseur. Elle fut annexée successivement par les Romains, les Francs, les Habsbourg d’Autriche et d’Espag e, la France, les PaysBas, envahie à deux reprises par l’Allemagne et libérée deux fois par les armées alliées. Plutôt difficile de dégager un sentiment national dans cette fantasia d’appartenances. Si la Suisse n’avait pas disposé d’un réduit alpin, elle eût aussi été envahie par Hitler. Elle a la chance de disposer d’une topographie favorable, qui a suscité un sentiment national profond.

De plus la Belgique dans ses frontières actuelles est une création relativement récente imposée par les grandes puissances, sans consultation de la population. Au Congrès de Vienne en 1814, les Alliés vainqueurs de Napoléon créèrent le Royaume des PaysBas, sur le territoire actuel du Benelux, dans le but de construire une digue contre la fâcheuse propension de la France à porter sa frontière sur le Rhin. Mais les Hollandais étaient protestants et les Flamands catholiques, tandis que la bourgeoisie dans toutes les régions parlait le français et penchait vers les thèses libérales. En août 1830 éclata à Bruxelles une révolutio , contre laquelle l’armée hollandaise se révéla impuissante.

Deux erreurs magistrales

Au terme de cette naissance convulsive et hasardeuse, les fondateurs de la Belgique commirent deux erreurs magistrales. Tout d’abord, ils choisirent le français comme langue unique alors que l’on parlait au Nord des dialectes flamands et au Sud des dialectes wallons. La Constitution ne fut même pas traduite en flamand, les universités, les tribunaux, le parlement, l’armée ne tinrent pas compte de la langue parlée par la majorité de la population. Ensuite, ils fondèrent un Etat unitaire, qui était divisé certes en neuf provinces, mais sans aucune autonomie. Lorsqu’en 1993, la Belgique tenta de se transformer en Etat fédéral, elle le fit de la façon la plus malhabile: au lieu de créer un ensemble d’une dizaine de cantons largement autonomes, dépositaires d’une légitimité authentique, le pays fut divisé en trois régions: Flandre, Wallonie et Bruxelles en définissant une frontière linguistique, la capitale étant bilingue en théo ie et majoritairement francophone en réalité. Cette frontière administrative se mue sous nos yeux en frontière politique, alors qu’elle fut dé crétée sans être soumise à un vote démocratique des populations concernées. Et la Flandre majoritaire dans le pays, détentrice de la décision, empiéta sur des communes à majorité francophone.

C’est cette construction tardive, artificielle et maladroite d’un pays appelé Belgique qui est en train de se déliter. Or, si la nation belge n’est née que pour accomplir le dessein des grandes puissances, la nation flamande existe bel et bien depuis qu’en 1302 les milices populaires défirent à Courtrai l’armée du roi de France. Le synchronisme avec la Suisse est impressionnant: au début du XIVe siècle la féodalité fut ébranlée deux fois. Depuis, la Flandre considère que son indépendance ne peut être conquise que par la lutte contre la langue française, bannie des écoles, des entreprises et même des services publics.

Au bout de l’impasse

La Belgique est maintenant parvenue au bout  e l’impasse. La Flandre active et prospère ne veut plus subsidier, par le biais de la sécurité sociale, la Wallonie ruinée et déprimée. Les Bruxellois sont souvent obligés de résider dans des communes de la  périphérie: or cellesci sont réputées territoire flamand incessible quand bien même la majorité deshabitants ne parlent que le français. Il est interdit non seulement de proposer aux citoyens de décider la
langue dans laquelle ils veulent être administrés, mais même de procéder à un recensement linguistique. Il n’y a donc plus ni solidarité financière entre régions, ni respect de la volonté démocratique ou simplement de la réalité démographique.

Ne pas tricher avec la démocratie

Le secret de la Suisse est de s’être construite par la libre volonté de ses citoyens, appelés à s’exprimer démocratiquement sur tous les sujets. La malédiction de la Belgique est d’avoir été créée par la volonté de l’étranger et d’en avoir pris l’habitude au point d’imposer la volonté de la majorité flamande à la minorité francophone. Tricher avec la démocratie dans un pays multiculturel mène à la ruine de l’Etat.


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30-Oct-2009, 10:44 AM
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