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Article - Raji C. Steineck, Professeur de japonologie à l’Université de Zurich
Existe-t-il une esthétique japonaise?
La triple catastrophe de mars 2011 qui a cumulé séisme, tsunami et accident nucléaire a sorti le Japon d’un relatif oubli. Et malgré l’élan de solidarité dont ont fait preuve les gens d’ici, on a vite constaté que, pour la plupart d’entre nous, le Japon reste un pays fort lointain. La maîtrise de soi témoignée par les victimes suite à la catastrophe a profondément étonné et la discipline, avec laquelle elles se sont adaptées à la vie dans des habitations de fortune, a forcé notre admiration. «Mais qu’en était-il de leurs sentiments?» Cette question revenait sans cesse – de l’héritage des samouraïs jusqu’au bouddhisme zen on avançait toutes sortes de raisons pour expliquer la quasi absence de chaos et la sérénité des Japonais.
Il s’agissait d’un malentendu. Car, bien que les images aient souvent été coupées au moment où les personnes perdaient leur sang-froid face au malheur, leurs émotions étaient tout à fait visibles. Si elles n’ont pas été perçues c’est parce que les Japonais dissimulent autant que possible toute expression en public. Et lorsqu’ils risquent de perdre le contrôle sous l’emprise des émotions – qu’il s’agisse de rires ou de pleurs –, ils cachent leur visage de leurs mains. Pour pouvoir déceler leurs émotions, il aurait fallu être attentif au timbre de leur voix ou aux tensions corporelles par lesquels ils exprimaient leurs sentiments.
Le malentendu peut également être attribué à l’idée que nous nous faisons de la culture japonaise que nous réduisons aux mots-clés «samouraï» et «zen». Lorsque l’Exposition universelle de Paris a présenté pour la première fois l’art japonais à large échelle en Europe, les gravures sur bois japonaises de Hokusai et d’Utamaro ont eu plus d’influence qu’on ne pouvait le penser, en particulier sur les peintres impressionnistes qui se sont laissés inspirés par eux. Mais plus important pour le XXe siècle a été l’enthousiasme avec lequel les représentants du Bauhaus ont accueilli l’architecture japonaise traditionnelle de style shoin ainsi que les maisons de thé et les jardins secs. Ils y voyaient la réduction à l’essentiel et le renoncement au décor et aux fioritures au profit d’une élégance de la forme fonctionnelle. Ils ignoraient que cette forme réduite des shoin est une mise en scène dans laquelle trouvent place de splendides décorations et que les éléments réduits des jardins secs débordent littéralement d’all sions culturelles.
Regard sélectif de l’Occident
Ce regard sélectif a été accompagné de l’intérêt de nombreux intellectuels pour la variante modernisée du bouddhisme zen, que Daisetz T. Suzuki a propagée d’abord en Occident. Suzuki, ne revêtant aucun rang clérical, a dénué le zen aussi bien de ses institutions que de ses dogmes et rituels. Il l’a réduit à l’objectif de l’illumination et de la relation entre maître et élève. C’est sous cette forme qu’il est devenu populaire au XXe siècle, notamment grâce au livre d’Eugen Herrigel intitulé «Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc» – probablement l’ouvrage sur la culture japonaise qui a été le plus vendu au monde.
Le public semblait attiré principalement par l’idée d’une réduction des choses à l’essentiel, combinée avec celle d’une concentration extrême et d’un sérieux existentiel. Le zen contraste donc avec le monde urbain et médiatisé des temps modernes, qui se caractérise par une sollicitation de tous les sens et favorise donc la dispersion. Le zen est toutefois aussi compris comme un monde libre des sentiments humains courants, tels que la peur, l’amour, l’insécurité, le doute, l’amitié, la colère ou l’ennui. Un monde promettant la pureté, sans offrir pour autant des explications trop simples, uniquement parce que le zen selon Suzuki refuse toute forme d’explication. C’est ainsi que le philosophe français Roland Barthes a caractérisé le Japon d’«empire des signes», libéré du poids d’avoir une signification.
Le mythe de l’esthétique japonaise
Par la suite, le zen et l’esthétique japonaise sont devenus des marques commerciales non enregistrées, sous lesquelles il était possible de vendre de nombreux produits: des ouvrages de photos aux séminaires de développement personnel, en passant par des «jardins zen» en format de poche, des futons aux films cinématographiques en passant par des livres de cuisine. Certaines choses ont effectivement permis de familiariser le public européen avec l’art de vivre japonais, d’autres – telles que le sushi ou la configuration modulable des bureaux paysagers – sont devenues presque indispensables dans notre vie urbaine d’aujourd’hui. Cette stratégie de marque a toutefois dissimulé le large éventail de productions esthétiques et de traditions du Japon au lieu de les mettre en valeur.
Le bon accueil réservé aux productions récentes de la culture de divertissement – BD et dessins animés (manga et anime) – a ouvert de nouvelles perspectives. Mais une perception occidentale stéréotypée du Japon, associant ce pays à la philosophie zen, ne peut que s’avérer inadéquate si l’on songe au monde multicolore d’Akira et de Hello Kitty. Si certains esprits pessimistes pressentent la fin d’une culture, d’autres y dénotent au contraire la continuité d’anciennes formes d’expression. Le monde haut en couleurs de la nouvelle culture populaire peut être interprété comme une variante contemporaine de l’amour pour la plénitude multicolore, qui caractérisait déjà les paravents du Moyen Âge tardif ou le théâtre Kabuki du début du XVIIe siècle. Vient s’y ajouter le plaisir de la nouveauté et de l’extraordinaire: en réaction au premier contact des Japonais avec les Européens du XVIe siècle, les paravents nanban mettaient en scène des Portugais et des Espagnols au long nez, vêtus de noir. Dans les drames du Kabuki l était d’ailleurs souvent question du conflit entre le concept d’obligation morale et sociale (giri) et celui des «sentiments humains» (ninjō). C’est à ce niveau qu’il serait possible de jeter un pont vers les multiples formes d’expression des émotions, de tout temps parties essentielles de l’esthétique japonaise. Déjà dans l’Antiquité, la manifestation d’une certaine sensibilité face aux choses et aux gens était considérée comme un signe de culture. Toutefois on ne saurait réduire l’esthétique japonaise à cette dimension, étant donné le sens de la stylisation et le plaisir ludique exprimé par nombre d’oeuvres et de genres. En effet, l’«esthétique japonaise» ne se décline pas au singulier mais au pluriel en fonction des multiples variantes qui attendent d’être découvertes par le public occidental. 
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